Le choc Pisa?

Publié le 17 Décembre 2013

Les résultats de l’enquête sont tombés et, sans surprise, il en ressort, d’une part, que l’école française reste dans la moyenne des pays de l’OCDE, même si elle recule légèrement, lorsque sa place se mesure en terme d’efficacité ; mais, d’autre part, qu’elle continue d’être l’une des moins performantes (sinon, la moins performante), lorsqu’on raisonne en terme d’équité. Plus qu’ailleurs, les inégalités scolaires (filières fréquentées, diplômes obtenus, etc.) sont étroitement corrélées aux inégalités sociales. Et, là aussi, la situation s’aggrave quelque peu.

La France va-t-elle enfin vivre ce fameux « choc Pisa » que l’Allemagne avait connu, il y a quelques années, et qui lui avait permis de procéder à ces réformes qui lui valent aujourd’hui de ne plus apparaître comme le cancre de la classe, européenne en particulier ? Rien n’est moins sûr !

Car devant ces résultats, clairement décevants même si on peut s’interroger sur la pertinence de ce type d’enquête, voilà qu’on nous sert à nouveau la vieille soupe de « l’école d’avant » : celle d’hier pour les uns (le collège unique et la « démocratisation »), celle d’avant-hier pour les autres (l’école « républicaine » de Jules Ferry), voire les deux en même temps et dans une belle confusion rétrospective, pour beaucoup. Ainsi, Maryline Baumard, lorsqu’elle écrit dans Le Monde du 07 décembre :

L'éducation nationale n'existe plus ! Fini l'unité d'antan. Il y a un système dual qui produit d'un côté des cancres, de l'autre des élites. Et il n'y a plus de grand corps regroupant les 800 000 enseignants qui achetaient comme un seul homme à la Camif, s'assuraient à la MAIF et la MGEN et adhéraient au syndicat.

Certes, le constat chiffré est juste :

Aujourd'hui, le coût d'un élève de classe préparatoire est de 15 000 euros annuels, celui d'un collégien 8 300 et d'un écolier 5 800… Or, pour qui la nation fait-elle un effort quand elle dépense plus pour ses prépas que pour ses collégiens ? Pour ses enfants bien nés. Ceux qui sont issus des milieux favorisés. 57 % des élèves de CPGE sont de milieux très favorisés, 11 % de milieux très défavorisés. A l'entrée au collège, les proportions sont inverses : 18 % des élèves sont en effet de milieux très aisés et 41 % de familles très défavorisées.

Et si on croyait encore à l'ascenseur social, PISA gomme en deux chiffres les dernières illusions : les 7,4 % d'enfants de milieux défavorisés qui se classaient dans les groupes les plus forts à PISA en 2003 ne sont plus que 4,9 % dix ans après.

Mais, s’agit-il vraiment d’une nouveauté ? L’école n’a-t-elle pas toujours « reproduit » les inégalités sociales ? De façon explicite, lorsqu’elle était organisée en deux réseaux de scolarité séparés, l’un fréquenté massivement par les enfants du peuple, l’autre quasi exclusivement par les « héritiers » ? Mais aussi après, à partir des années 1960-1970, lorsqu’a commencé la grande marche de la massification, de façon, certes, moins ostentatoire mais tout aussi efficace. L’école a-t-elle jamais fonctionné comme un ascenseur social ? Même durant les trente glorieuses, la mobilité sociale a moins été un effet de politiques scolaires volontaristes que le résultat en quelque sorte mécanique des transformations du monde du travail, elles-mêmes découlant des progrès scientifiques et techniques. « L’unité d’antan » est un mythe et le système a toujours été « dual ». Les résultats de l’enquête Pisa ne font que confirmer cette fonction « reproductrice » de l’école. Rien de vraiment nouveau donc, sinon le constat d’une relative aggravation de la situation.

Bien sûr, il ne faut pas verser dans le fatalisme et semer le désespoir dans les « salles de profs ». De plus, certaines vérités commencent à émerger (la nocivité du redoublement, la nécessité d’un tronc commun prolongé à l’écart de toute pression sélective et distinctive). Même si ce n’est pas sans peine et sans résistances…

Mais, au delà, c’est le discours que l’école tient sur elle-même et que ses acteurs, en particulier institutionnels, entretiennent malgré tous les démentis apportés par la réalité, qu’il faut déconstruire. Ce grand récit mythologique de l’école républicaine, libératrice et facteur de progrès social : mais une libération organisée comme une entreprise de disciplinarisation et un progrès social pensé essentiellement en terme de mobilité sociale, c’est-à-dire en terme d’opportunités offertes d’accéder à des positions de pouvoir et de domination dans une structure sociale qui reste à l’abri, quant à elle, de toute critique. Certes, l’école française est particulièrement inégalitaire, mais n’est-ce pas, d’abord, parce que la société l’est tout autant. Et si, dans d’autres pays, l’école est davantage un facteur de mobilité sociale, c’est uniquement au sens où elle remplit sa fonction « reproductrice » de façon plus aléatoire. Mais, le fait que l’accès à telle position de pouvoir ou de domination échappe au déterminisme social ne change rien au fait que cette position est une position de pouvoir ou de domination.

Rendre la compétition scolaire plus équitable ne changera rien à l’écart, parfois vertigineux, des salaires dans nos sociétés, alors qu’à l’inverse …

La justice de l’institution scolaire se mesure-t-elle vraiment à partir de cette seule capacité à satisfaire à l’injonction : que le meilleur gagne !?

 

Rédigé par roger monjo

Publié dans #actualités

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