Pour une éducation de base inconditionnelle

Publié le 28 Décembre 2013

Je viens de retrouver, sur un site internet ("L'autre campagne") qui avait été ouvert à l'occasion de l'élection présidentielle de 2007, une contribution que j'avais proposée en février de cette année-là. Mes convictions n'ayant pas changé depuis cette date, il m'a semblé légitime de la reprendre sur ce blog.

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« Le jugement que prononce l’école ne peut pas davantage être quelque chose d’achevé, que l’homme n’est, en elle, achevé. (...) il n’appartient pas à ces jugements d’exercer la moindre influence immédiate sur la destination ultérieure de la vie et la position future au sein de l’organisation politique. Car, de même que le travail de l’école est un exercice préalable et une préparation, de même son jugement, lui aussi, est un préjugé, et, quelque importante que soit la présomption qu’il donne, il n’est pas encore quelque chose de définitif. » (Hegel, Discours du 2 septembre 1811, in Textes Pédagogiques, Vrin, 1978, p. 112)

Proposition : Appliquer à la réflexion sur l’école le « nouveau paradigme de la répartition »[1] à l’œuvre dans le projet de l’Allocation Universelle. C’est-à-dire substituer au paradigme actuellement dominant et relativement consensuel : la liberté (c’est-à-dire la compétition) d’abord, la justice ou l’égalité (c’est-à-dire la coopération) ensuite, un nouveau paradigme : la justice ou l’égalité (et la coopération) d’abord, la liberté (et la compétition) ensuite.
Renouer avec l’inspiration « anthropologique » de l’État-providence (la vulnérabilité) et l’inscrire dans des dispositifs marqués par les dimensions de l’universalité et de l’inconditionnalité. Inspiration qui s’impose d’autant plus ici que l’élève est un être doublement vulnérable (humain et mineur). Sanctuariser donc, non l’école, qui ne l’a jamais été en réalité, mais ses hôtes, durant le temps qu’ils lui sont confiés pour y acquérir une formation de base orientée par le double projet de leur individualisation et de leur socialisation. Les protéger, non du monde, auquel ils appartiennent par nécessité, mais de ces épreuves sélectives auxquelles ils sont soumis très tôt aujourd’hui, qui viennent contrarier le projet éducatif et le transforment en processus de triage social, en introduisant dans le mouvement naturel de l’apprentissage des éléments pathogènes (consumérisme scolaire, rapport stratégique aux études, stigmatisation des élèves en difficultés, …), qui interdisent à ce projet de produire tous ses effets civilisationnels.
Renouer avec la sagesse « objective » à l’œuvre dans l’entreprise des pères fondateurs, lorsqu’ils décidèrent de faire supporter la double fonction de l’éducation publique (la fonction centripète d’une école commune qui rassemble en aidant chacun à construire son autonomie, la fonction centrifuge d’une école sélective qui hiérarchise et produit une élite sur des bases qui se veulent méritocratiques) par deux dispositifs distincts : l’école primaire et l’école secondaire. Malheureusement, cette séparation, qu’on peut aussi interpréter comme le résultat d’une anticipation des effets pervers qu’engendrerait la confusion des deux fonctions, fut mise au service d’un projet de reproduction sociale et donna naissance à deux écoles : l’école du peuple et l’école de la bourgeoisie. Même s’il permet de rompre au moins formellement avec cette logique sociale, le mouvement d’unification et de massification mis en œuvre à partir des années 60 ne reconduit pas le principe de cette séparation. Bien au contraire, il se réclamera, à chaque étape, de la volonté prioritaire d’élargir le recrutement des élites de telle sorte qu’il se traduira, en fait, par la généralisation du principe compétitif à l’ensemble du système. Il s’agit donc aujourd’hui de renouer avec cette « sagesse » de la séparation des fonctions, non pas, bien sûr, sous la forme de deux réseaux de scolarisation séparés, mais sous la forme de deux moments successifs et déconnectés, sans pour autant remettre en cause les acquis de cette unification-massification (70% d’une classe d’âge parvient aujourd’hui au niveau du bac et l’espérance de vie scolaire moyenne est, pour les nouvelles générations, de 19 ans).
Cette proposition générale s'énonce, plus concrètement, de la façon suivante : rassembler dans une structure commune l’école primaire et le collège actuels (voire le lycée[2]), de laquelle seraient bannies toutes procédures de redoublement, d’orientation et de classement. Une telle (triple) interdiction obligerait à faire preuve d’imagination pédagogique, tant en matière de gestion des difficultés d’apprentissage (le renoncement au redoublement ne signifie pas le renoncement à toutes formes d’aide, au contraire… car le redoublement est aujourd’hui la forme « paresseuse » de cette aide dont on continue de convenir que certains élèves en ont besoin), de diversification des situations et des supports d’enseignement (le refus de l’orientation ne signifie pas le refus de la diversification, au contraire … car l’orientation est aujourd’hui la forme « paresseuse » de la prise en compte de la diversité des élèves) que d’évaluation (le rejet de tout classement ne signifie pas le rejet de toutes formes d’évaluation, au contraire …car la note et la moyenne sont aujourd’hui les formes « paresseuses » de l’identification des progrès accomplis par les élèves). Le principe, inscrit dans la loi d’orientation de 2005, d’un « socle commun » à faire acquérir durant la période de la scolarité obligatoire, peut ici servir de point d’appui, dès lors qu’il est pris dans sa pleine signification, qui est « anthropologique » et qui implique la double dimension de l’universalité et de l’inconditionnalité. Ce qui signifie aussi que le poids de l’obligation se déplacerait des élèves vers l’institution. Faut-il, cependant, aller jusqu’à la formulation d’une « obligation de résultats », une sorte de droit opposable au socle commun ? Ne serait-il pas plus raisonnable de s’en tenir à la proposition de Condorcet : "que nul ne puisse se plaindre d’avoir été écarté" ? Quoi qu’il en soit, il faudrait, bien sûr, ôter toute fonction certificative à cette école de base (c’est-à-dire supprimer le Brevet des collèges et le Baccalauréat[3]) dans la mesure où cette dimension de la certification introduit un élément de conditionnalité contraire à la vocation essentielle de cette école. De telle sorte enfin que l’accès au niveau ultérieur (le supérieur) obéirait lui-même au principe de l’inconditionnalité.
Il n’est pas possible ici de développer davantage les conséquences qu’emporterait la mise en œuvre d’une telle mesure dans le cadre d’une reprise à nouveaux frais de questions comme celles de la « carte scolaire », de l’éducation prioritaire et de la lutte contre l’échec, de la laïcité, du métier d’enseignant, de la dimension « nationale » de l’éducation, de l’égalité des chances ou de l’obligation scolaire. Mais on peut penser qu’elle permettrait de remettre en perspective un certain nombre de débats actuels.

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[1] Jean-Marc Ferry, L'allocation universelle, Cerf, 1995.

[2] Au vu des taux d’accès en terminale d’une part et de l’exigence d’un haut niveau de formation pour tous portée par la nouvelle « société du savoir » d’autre part, la proposition mériterait au moins discussion

[3] À ceux qui seraient malgré tout un peu effrayés par l’excès utopique de cette proposition, rappelons que le Brevet était sur le point de connaître la fin paisible qu’avait connue autrefois le Certificat d’Études, avant que certains ne s’avisent de vouloir le rétablir dans son prestige antérieur. Quant au baccalauréat, les taux de réussite actuels (80% en moyenne) autorisent à s’interroger sur l’éventuel meilleur usage des gros moyens consacrés aujourd'hui à l’organisation de cet ancestral rituel républicain, par exemple aider les 20% qui échouent.

Rédigé par roger monjo

Publié dans #actualités

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Nicole 16/01/2014 10:31

Merci pour ses réflexions enrichissantes sur le système éducatif. Je suis en Licence de l'éducation, j'ai 43 ans. je fais partie de cette génération d'élèves qui, issue d'une classe ouvrière, s'est élevée socialement grâce à l'école mais aussi grâce à une culture politique, que mes parents m'ont donné. Pour eux l'instruction était symbole de liberté mais pas seulement face à une situation sociale ou économique, non s'était une liberté de penser, d'analyser, une ouverture au monde, pas un plan de carrière. Lorsque j'ai scolarisé mes enfants j'avais cette image idyllique de l'école libératrice, une école qui aiguise la curiosité , qui donne envie d'apprendre parce qu'il y a quelque chose de magique quand "le mur devient une porte". Je me suis vite aperçue quelle ne représentait pas ça pour mes enfants! Pas de plaisir, pas de lien avec le réel, une école coupé du monde et en même tant totalement immergée dans un contexte économique et sociale. Une école à double discours, à double facette avec ce côté pervers qui détruit bon nombre d'enfant en leur faisant croire que l'échec scolaire est un échec de vie. Que se soit dans les classes sociales basses, moyennes ou hautes, on ne donne plus aux enfants l'envie de comprendre, de se poser des questions, l'envie de créer, d'être soi! J'essaie toujours de faire lien, de donner du sens pour mes deux ados! Il me voit souvent en colère contre se système, ça les fais rire, mais je sais aussi que quoi qu'il fasse dans l'avenir, ils le feront en accord avec eux même et dans un esprit de justice et non de compétition. Le système éducatif doit muter, et au vu des résultat du dernier PISA, il y à déjà eu beaucoup de dégâts. Arrêtons de cautionner un système qu'en celui ci est porteur de tant d'injustice. Il faut réinventer l'école, en ayant en mémoire son histoire mais en la replaçant dans un contexte contemporain. L'homme n'est pas achevé, il est en perpétuel évolution, il ne peut en être autrement pour l'école!
ps: Veuillez m'excuser si mon orthographe laisse à désirer mais je suis ce qu'on appelle aujourd'hui une " DYS" A mon époque on ne vous détectez pas et pour ma part je n'en ai pas souffert!

Monjo 16/01/2014 10:43

Merci beaucoup pour votre témoignage.