Discussion et consensus : sur une erreur d'interprétation récurrente à propos d’Habermas

Publié le 12 Février 2014

Si l'éducation, comme entreprise collective, a bien vocation à produire du lien social, elle n'a pas pour autant vocation à produire du consensus. Bien au contraire! Car, le lien qu'elle vise à établir doit ressembler davantage à celui qui s'instaure à l'occasion d'une discussion, d'un débat qu'à celui qui résulte de l'identification conformiste aux autres, au groupe auquel on appartient (ou à sa voix majoritaire). Or, il n'y a discussion ou débat que parce qu'il y a divergence, opposition, voire conflit et dissension. C'est donc à vivifier le débat, le conflit que doit viser l'éducation, non à l'aplanir ou à le gommer.

C'est l'erreur d'interprétation souvent commise au sujet de la philosophie d'Habermas lorsqu'on en fait un théoricien du consensus. Certes, le consensus est bien visé par la discussion. C'est ce qui la motive. C'est, en quelque sorte, sa condition de possibilité. Mais, ce qui a de la valeur dans une situation de discussion, ce n'est pas le consensus recherché par les participants, c'est la discussion elle-même en tant qu'elle représente une alternative à la dégénérescence du conflit en un affrontement violent qui obéira nécessairement à la loi du plus fort. Plus précisément, ce qui a de la valeur, c'est la fonction inclusive de la discussion en ceci qu'elle suppose, pour être reconnue comme légitime, la participation de tous alors que l'affrontement vise à l'exclusion. De telle sorte, aussi, qu'une « discussion » qui ne satisfait pas à certaines conditions (égale participation de tous, reconnaissance mutuelle de la légitimité des points de vue adverses, etc.), même si elle génère du « consensus », ne pourra pas être considérée comme une véritable discussion mais continuera de relever de l'affrontement et du rapport de forces. La normativité de la situation de discussion, qui rend possible l'élaboration d'une éthique, ne réside pas dans sa visée consensuelle mais dans ses a priori, ou conditions de possibilité, qui permettent de la distinguer de toute autre forme d'échange verbal (échange d'opinions, affrontement rhétorique, …).

 

Concernant, par exemple, la place à accorder aux convictions religieuses dans l’espace public, Habermas argumente ainsi la nécessité, selon lui, de ne pas réduire trop vite le "concert polyphonique" engendré par l’ouverture maximale de cet espace :

 

« (L’État libéral) ne peut pas décourager les croyants et les communautés religieuses de s’exprimer aussi politiquement en tant que tels, parce qu’il ne peut pas savoir si en procédant de la sorte il ne coupe pas la société séculière de ressources importantes pour la fondation du sens. Les citoyens laïques ou ceux qui appartiennent à d’autres religions peuvent toujours, dans certaines circonstances, apprendre quelque chose de contributions religieuses, ne serait-ce qu’en reconnaissant, par exemple, dans les contenus de vérité normatifs d’un énoncé religieux certaines de leurs propres intuitions parfois enfouies. »[1]

 

Il est vrai qu’ici l’ouverture à l’autre et à ses arguments peut conduire à un retour à soi (retrouver dans les convictions d’autrui ses propres convictions), mais il ne s’agit que d’une possibilité, heureuse sans doute, mais somme toute exceptionnelle. Le plus souvent, malgré tout, on doit s’attendre à ce que la multiplication des points de vue exprimés entraine une multiplication des désaccords. Car, plus on élargit la discussion, plus on multiplie le champ des options possibles et plus on multiplie les occasions de dissension. Surtout lorsque la discussion aborde des questions normatives :

 

« … les conflits qui menacent d’éclater ne portent plus sur des biens matériels faisant l’objet d’un consensus, mais sur des biens spirituels en concurrence les uns avec les autres. Les conflits existentiels axiologiques entre communautés de foi ne sont pas susceptibles de compromis. »[2]

 

Mais la dissension s’incarne alors et se sublime dans le choix opéré par chacun d’écouter l’autre en reconnaissant par avance que cette attention portée à ses arguments, dès lors qu’ils sont compréhensibles, pourra être l’occasion d’un apprentissage. Au minimum, l’apprentissage de la supériorité normative de la situation de discussion sur toute autre forme d’échange humain. Il y a certes ici une dimension utopique (ce que Habermas nomme le « contrefactuel »). Mais une utopie conçue non comme un idéal à atteindre mais comme un instrument de mesure du degré d’ouverture d'une situation de discussion donnée.

 


[1] Habermas J. (2008a). « Religion et sphère publique », in Entre naturalisme et religion. Paris : Gallimard., p. 190.

[2] ibid., p. 195

Rédigé par roger monjo

Publié dans #recherches

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