À propos de la laïcité. Le défi de la foi : la raison étrangère à elle-même ?

Publié le 27 Avril 2012

Même si elle peut s’expliquer, de manière factuelle, par la multiplication des rencontres, délibérées ou forcées, rendues possibles par la « mondialisation », l’interpellation de la raison séculière occidentale par le spectacle de l’influence massive qu’une appréhension religieuse de la réalité continue d’exercer sur l’esprit humain, n’en constitue pas moins un défi philosophique majeur dans la mesure où dominait jusque-là la conviction qu’un tel rapport au monde ne pouvait que décliner et finalement s’incliner devant les progrès considérables accomplis dans le sens de sa maîtrise scientifique et technique.
Force est de constater, en outre, que ce défi n'émane pas seulement de l’étranger, d’une altérité extérieure restée insensible au processus de la sécularisation, mais qu’il est tout autant porté par des mouvements internes à ces sociétés modernes dont on pouvait penser pourtant qu’elles étaient parvenues à contenir la religion dans les limites étroites de la sphère privée, voire de l’intériorité de la conscience individuelle. De telle sorte que c’est davantage la catégorie de l’étrangeté que celle de l’étranger, prise dans son sens strictement descriptif, qu’il faut mobiliser pour penser la difficulté face à laquelle se trouve cette raison séculière, qui avait mis toute sa confiance dans la science, lorsqu’elle doit se déterminer sur les attitudes, tant théoriques que pratiques, à adopter à l’égard de cet Autre par excellence que constitue la religion.
En forgeant le concept de société post-séculière et sans craindre de redoubler ainsi l’effet de surprise produit par le retour de ce qui semblait être sur la voie d’un épuisement inéluctable, dans la mesure où l’ensemble de son œuvre s’inscrivait jusque-là dans la perspective d’un « achèvement de la modernité », J. Habermas cherche à répondre à cette difficulté par l’élaboration d’une théorie de l’apprentissage. Un apprentissage double et complémentaire : si la raison religieuse doit se mettre à l’école de la raison séculière, mais dans un rapport « pédagogique » où le maître devra se montrer bienveillant à l’égard de l’élève en l’aidant à reformuler son savoir en vue de son « usage public », la seconde doit, en retour et à l’occasion de cet accompagnement lui-même, apprendre à reconnaître l’existence d’un potentiel de rationalité inscrit au cœur de la première, au risque alors, en accueillant ainsi le radicalement autre, de devenir étrangère à elle-même. Y a-t-il, dans cette ouverture à l’Autre, un point de non retour au-delà duquel c’est la perspective elle-même d’une émancipation par la raison qui verrait sa légitimité s’effondrer ? Telle est, au fond, la question qui commande, aujourd’hui, tout projet de re-fondation de la laïcité.

Rédigé par roger monjo

Publié dans #recherches

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