École et justice. Au-delà de l’égalité des chances ? (2) - La référence rawlsienne

Publié le 11 Novembre 2010

La nécessaire clarification conceptuelle évoquée dans le billet précédent s’appuiera, pour l’essentiel, sur la théorie de la justice de J. Rawls (Théorie de la justice, Seuil, 1987) qui est, au demeurant, l’une des principales sources d’inspiration de ces tentatives, que nous avons mentionnées à partir de l’exemple de la réflexion de F. Dubet dans L’école des chances, de « sauver » l’égalité des chances malgré la critique radicale dont ce concept à été l’objet. Mais, avant de nous interroger sur cette utilisation de la référence rawlsienne par ces approches contemporaines de la justice scolaire qui restent centrées sur l’égalité des chances, nous allons essayer de montrer en quoi cette « théorie de la justice », en particulier l’énoncé des deux (trois) principes de justice autour desquels elle est construite, peut s’avérer être une grille de lecture pertinente, surtout si on adopte par ailleurs le principe de « l’ordre lexical » auxquels ces principes sont soumis selon Rawls, pour penser l’enchaînement des différents moments de l’histoire de l’école moderne, principalement l’école républicaine.

Commençons donc par un bref rappel des principes de justice de Rawls, en commençant par évoquer, de façon très sommaire, leurs attendus.

 Le constat du pluralisme axiologique, irréversible, des sociétés modernes est au point de départ de la réflexion du philosophe. Selon, lui, il n’est plus possible, dans le monde contemporain, de fonder le lien social, sa légitimité et sa stabilité, sur le partage d’un Bien commun, d’un système de valeurs communes, non seulement religieuses, morales, ethniques, etc., mais même politiques, comme chez Aristote ou Rousseau par exemple. Si Rawls, on va le voir, s’inscrit dans la tradition contractualiste et prend modèle, au plan méthodologique, sur le Contrat social, il rompt, par contre, avec certains aspects importants du républicanisme moderne : la valorisation de la participation politique, le « civisme » entendu comme soumission de l’intérêt privé à l’intérêt général, la « religion civile », … On ne peut pas obliger les citoyens à être vertueux car la liberté individuelle est fondamentale[1]. La question est alors la suivante : comment partager des normes sans partager des valeurs ? La réponse de Rawls s’énonce ainsi : seul un accord sur la justice des procédures mises en œuvre pour assurer la (re)distribution des biens sociaux, de toute nature, et des richesses produites est susceptible d’assurer la cohésion d’une société définitivement plurielle. Il faut donc fonder le lien social sur un principe strictement contractuel et procédural.

De là, la méthode dite du « voile d’ignorance » à l’œuvre dans la situation délibérative initiale qui sera à l’origine de l’accord sur les principes de justice. Les contractants ignorent tout de leur position sociale ultérieure (richesses, mais aussi croyances, désirs, communautés d’appartenance, …).  Ils ne peuvent donc pas raisonner et argumenter à partir de leurs intérêts particuliers, puisqu’ils les ignorent. Ils sont même obligés, d’une certaine façon, d’adopter l’hypothèse selon laquelle leur sort dans la société à construire pourrait être le plus défavorable. C’est ce qui garantit, selon Rawls, la « pureté » de la procédure.

Dans ces conditions, une telle délibération devrait conduire les acteurs de ce contrat social originel (et hypothétique, bien sûr, comme chez Rousseau) à l’adoption des deux (trois) principes suivants :

1-le principe « libéral » : la même liberté pour tous. Les contractants se reconnaissent mutuellement un droit égal à un ensemble de libertés de base égales pour tous. Mais ils anticipent, en même temps, les inégalités sociales que l’exercice de ces libertés va inévitablement entraîner. Ils doivent alors se poser la question suivante : à quelles conditions ces inégalités devront-elles satisfaire pour qu’elles soient acceptables, c’est-à-dire qu’elles nous apparaissent légitimes ? La réponse à cette question est produite en deux temps, qui précisent les deux conditions successives à respecter, qui vont former le second principe de justice. Second principe qui se décompose ainsi en deux sous-principes successifs :

-le principe « républicain » de la juste égalité des chances. Il faudra s’assurer, en amont, que ces inégalités seront le fruit du seul « mérite » individuel : « Les inégalités sociales et économiques doivent être liées à des fonctions et des positions ouvertes à tous, dans les conditions d’égalité équitable des chances. » Cependant, ce principe lui-même souffre de certaines faiblesses structurelles, qui sont celles de la méritocratie elle-même. D’une part, l’inégale distribution des talents de chacun, grâce auxquels les mérites respectifs seront identifiés, est, en réalité, aussi arbitraire que celle des biens et des fortunes. Il n’est donc pas possible d’établir, de façon objective, en quel sens on mérite son mérite. La position sociale de chacun pourra bien reposer sur son seul mérite, ce mérite lui-même n’en restera pas moins arbitraire. En outre et quoi qu’il en soit de la légitimité de ce fondement méritocratique des inégalités, les conditions à remplir pour s’assurer de la pérennité de ce fondement, telle la suppression de la famille comme instance de transmission et d’héritage, sont trop coûteuses pour que l’adoption de ce deuxième principe de justice suffise à fonder la légitimité des inégalités à venir. Un principe supplémentaire est donc nécessaire, en l’occurrence :

-le principe « social-démocrate » de différence. Ce principe stipule qu’il faudra, en aval, s’assurer que les inégalités produites seront mises au service de la collectivité, qu’elles seront socialement utiles et, d’abord, aux plus défavorisés. Ces inégalités doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus défavorisés de la société. Ce dernier principe obéit donc à un objectif de justice sociale mais aussi de stabilité politique car il vient renforcer l’acceptabilité des inégalités, qui ne sont que partiellement et donc insuffisamment légitimées par le principe méritocratique précédent.

Rawls insiste en fin  sur « l’ordre lexical »  existant entre ces trois principes. Le premier bénéficie d’une priorité absolue sur les deux suivants : aucune mesure ne sera légitime si, pour satisfaire au principe républicain ou au principe social-démocrate, elle oblige à contrevenir au principe libéral. De la même façon, aucune disposition prise au nom du principe de différence ne devra remettre en cause le principe, antérieur, de la juste égalité des chances. Par là, Rawls signifie son appartenance de principe à la tradition libérale en même temps que sa critique de toutes les dérives « paternalistes », assistancielles ou compassionnelles, de l’État-Providence.

Nous faisons donc l’hypothèse que ces trois principes de justice, pris dans leur « ordre lexical », nous permettent de « récapituler » l’histoire de l’école moderne comme un processus d’intégration progressive (et réussie ?) des trois orientations qu’ils incarnent : libérale, républicaine et social-démocrate. Ce sera l’objet du prochain billet.

 

[1] J. Rawls rejoint ici J. Habermas dans sa dénonciation de la « surcharge éthique du modèle républicain » dans L’intégration républicaine, Fayard, 1998, p. 259.

Rédigé par roger monjo

Publié dans #recherches

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