Éducation morale et éducation à l’autonomie

Publié le 6 Février 2013

Je participe, en septembre prochain, à un symposium organisé dans le cadre des rencontres du Réseau Education Formation qui auront lieu à Genève. On lira ci-dessous une présentation de l'orientation de cette intervention.

 L’autonomie, entendue comme la capacité à se gouverner soi-même, est au cœur du projet moderne élaboré par les philosophes des Lumières et qui a été, ensuite, repris par la tradition républicaine, dans sa dimension à la fois politique (n’obéir qu’aux lois qu’on s’est prescrit) et pédagogique (penser par soi-même). Mais, alors que cette tradition s’essouffle et peine à rebondir, l’autonomie est devenue aujourd’hui la valeur de référence d’une représentation individualiste et concurrentielle de la société qui conduit à la remise en cause des différents dispositifs institués lors du siècle précédent, au nom d’un certain progrès social, les dispositifs de l’État Providence, au prétexte, précisément, qu’ils auraient encouragé le développement d’une culture de la dépendance et de l’irresponsabilité, c’est-à-dire de l’hétéronomie maximale. Cette remise en cause vise aussi, bien sûr, la mise en œuvre de cette intention sociale et progressiste à l’école, sous la forme, en particulier, des différents mécanismes mis en place pour aider les plus faibles.

Nous avions, dans nos précédentes contributions, examiné ce même détournement notionnel et axiologique à l’œuvre à propos de deux autres grandes valeurs modernes et républicaines : l’égalité des chances (REF Nantes, 2009)[1] et l’obligation scolaire (REF Louvain, 2011)[2]. Nous avions essayé de montrer, d’abord, comment l’égalité des chances, qui a longtemps inspiré l’idéologie scolaire républicaine en nourrissant l’espoir collectif d’une société rendue plus juste grâce à la lutte contre les différents déterminismes sociaux à l’œuvre dans les parcours scolaires et professionnels et en faisant droit au mérite individuel de chacun, est aujourd’hui mobilisée pour penser l’école, à l’image de la société tout entière, comme l’espace d’une pure compétition à l’issue de laquelle les vainqueurs peuvent, sans vergogne, jouir de leurs succès alors que les vaincus sont, sans recours possible, renvoyer à la responsabilité de leur échec. De la même façon, nous avions essayé de montrer, ensuite, que l’obligation scolaire, qui avait été initialement pensée comme la traduction institutionnelle d’un droit inconditionnel à l’éducation de base pour tous, faisait aujourd’hui l’objet d’une dérive pénalisante en étant mise au service d’un projet de stigmatisation et de contrôle social. Nous avions, en outre, avancé, dans les deux cas, l’hypothèse d’une responsabilité, au moins partielle, de la tradition républicaine elle-même dans ces détournements normatifs et ces dérives, en raison des ambiguïtés qui ont marqué sa reformulation des idéaux promus par les philosophes des Lumières. 

Sans prétendre faire la généalogie du concept d’autonomie, il convient malgré tout, ici aussi, de s’interroger sur cette même part de responsabilité portée par l’idéologie républicaine elle-même dans ce détournement notionnel et axiologique dont il est, lui aussi, l’objet. En l’assimilant à une totale maîtrise de soi et en gommant la part de vulnérabilité ou de finitude constitutive de toute humanité, n’a-t-elle pas encouragé une lecture trop « héroïque » de la conquête de l’autonomie qui autorise aujourd’hui la dérive néo-libérale ? Ne convient-il pas, dès lors, de proposer une lecture moins emphatique et plus ordinaire de ce projet ? Une lecture qui fasse toute sa place à cette dimension de la finitude et de la dépendance, conçue comme interdépendance, de telle sorte que la conquête de l’autonomie, comme finalité de l’éducation morale et non comme justification des effets sociaux produits par les résultats d’une compétition jugée équitable, devienne un projet crédible.

Il s’agit donc de ne pas renoncer à toute forme d’éducation morale au prétexte de cette « surcharge éthique » qui affecte, selon Habermas, le modèle républicain de la démocratie. Même si le minimalisme éthique (R. Ogien, par exemple, ou, dans une version moins radicale, P. Pettit) a quelque chose de salutaire aujourd’hui pour contrebalancer, par ses effets déflationnistes, l’emphase du discours néo-républicain contemporain. D’autant plus salutaire, même, que cette emphase apparaît désormais forcée, voire artificielle, dans la mesure où ce revival républicain n’a plus la force de mobilisation qu’il pouvait avoir à l’origine et semble même parfois faire office de supplément d’âme moralisateur à l’apologie sans frein de la performance et de la compétition. Mais ce minimalisme (ne pas nuire à autrui, prévenir la domination) ne permet pas cependant, à lui seul, de penser le projet éducatif et scolaire dans sa dimension normative. C’est pourquoi nous faisons l’hypothèse que les éthiques du care ainsi que la théorie de la reconnaissance peuvent, ici aussi, être sollicitées pour penser les modalités d’une éducation morale conçue comme éducation à l’autonomie en fournissant une juste mesure entre l’abandon pur et simple de tout projet d’une telle éducation et la visée excessive d’une pure ou totale autonomie, qui n’est, de plus en plus souvent, que le prétexte mis en avant par une intention, en réalité, paternaliste et culpabilisante. Une éducation morale qui serait conçue, moins comme une initiation à la vie morale, car le pluralisme axiologique de nos sociétés ne permet plus l’imposition d’une doctrine éthique particulière, que comme une initiation à la teneur, non seulement juridique et politique, mais aussi morale de la vie en société.

 

Bibliographie provisoire

M-H. Bacqué &  C. Biewener, L’empowerment, une pratique émancipatrice, La découverte, 2013.

L. Boltanski, E. Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.

F. Brugère et al, Le nouvel esprit du libéralisme, Bord de l'eau (Le), 2011

P. Dardot, C. Laval, La nouvelle raison du monde - Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2009.

G. de Lagasnerie, La dernière leçon de Michel Foucault. Sur le néolibéralisme, la théorie et la politique, Fayard, 2012.

J. Habermas, Droit et démocratie, Gallimard, 1997.

M. Jouan, S. Laugier, Comment penser l'autonomie ? - Entre compétences et dépendances, PUF, 2009.

G. Le Blanc, Que faire de notre vulnérabilité ?, Bayard, 2011

D. Moreau, Éducation et théorie morale, Vrin, 2011.

R. Ogien, L'éthique aujourd'hui. Maximalistes et minimalistes, Gallimard, 2007

C. Pelluchon, L’autonomie brisée, PUF, 2009.

C. Pelluchon, Éléments pour une éthique de la vulnérabilité, Cerf, 2011.

P. Pettit, Républicanisme, Gallimard, 2004.

P. Rosanvallon, La société des égaux, Seuil, 2011.

J-B Schneewind, L’invention de l’autonomie, Gallimard, 2001.

 

 

[1] Roger Monjo, « L’éthique enseignante entre justice, sollicitude et reconnaissance », in Didier Moreau (dir.), L’éthique professionnelle des enseignants. Enjeux, structures et problèmes, L’Harmattan, 2012.

[2] Roger Monjo, « Obligation scolaire et droit inconditionnel à l’éducation de base », in France Jutras & Didier Moreau (dir.), La formation éthique et déontologique des enseignants, PU Laval (à paraître en 2013)

 

Rédigé par roger monjo

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stop snoring 06/01/2014 09:27

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