« La religion est une affaire privée » … mais de quoi ?

Publié le 4 Mars 2011

Dans les débats, récurrents en France, sur la laïcité, la place des religions dans nos sociétés, le port en public du voile islamique ou la niqab, etc …, on entend souvent avancer comme argument que « la religion est une affaire privée » et que c’est là une grande conquête des sociétés modernes qui, en vertu de ce principe, ont pu surmonter l’épreuve des guerres de religion, etc. … etc. …
Mais que faut-il entendre exactement par cette formule ? Simplement l’idée selon laquelle chacun est libre de se vouer au culte de son choix (ou de n’avoir aucun culte …), dès lors que ce choix ne l’amène pas à accomplir des actions qu’autrui pourrait être autorisé à considérer comme inacceptables ? Dans la mesure où chacun doit disposer de la même liberté, une telle interprétation ne peut qu’encourager à la plus grande libéralité mutuelle : de quel droit contester à l’autre le droit à tel ou tel comportement dès lors que, de son côté, il me reconnaît un droit équivalent ? La seule limite est ici celle de la liberté elle-même. Seules les actions d’autrui représentant manifestement une menace pour ma liberté doivent être empêchées, interdites et condamnées. Point de distinction ici entre un « espace privé » (dans lequel on peut tout faire ou presque) et un « espace public » (qui obéirait à des contraintes spécifiques). Une violence faite à autrui (au sens très général d’une limitation de sa liberté que l’auteur même de cette violence n’accepterait pas si elle devait s’exercer à son égard) est également condamnable, qu’elle se produise dans « l’espace privé » ou dans « l’espace public ». À l’inverse, une action librement accomplie dont autrui ne pourrait contester la légitimité qu’en entrant en contradiction avec lui-même, en tant qu’il revendique pour lui-même une liberté égale, ne peut-être interdite qu’elle se produise dans « l’espace privé » ou « l’espace public ». Autrement dit, la distinction entre ces deux espaces est secondaire par rapport à la distinction entre ce qui est reconnu comme légitime et ce qui est condamné comme illégitime. Par principe, ce qui est légitime (ou illégitime) dans l’un l’est aussi dans l’autre. Seules des règles de bienséance, de civilité ou de politesse, qui reflètent le style de civilisation d’une société donnée, mais qui sont par là même variables et contingentes, permettent d’identifier une sphère de l’intimité, plus étroite que « l’espace privé », qui est à la fois inviolable et impossible à rendre publique. Sauf donc à ranger les pratiques religieuses dans la même catégorie que les pratiques sexuelles par exemple (mais il faudrait alors s’empresser de rendre invisibles tous les signes, indices ou symboles de ces pratiques ; raser les églises, interdire toute cérémonie, …) et, dans la mesure où, d’évidence, les premières ne relèvent pas de la sphère de l’intime, même si elles appartiennent à « l’espace privé », la plus grande libéralité s’impose donc à leur égard.
Bien sûr, ce n’est pas cette interprétation qui est retenue aujourd’hui par nos plus fervents défenseurs de la laïcité (de droite mais aussi de gauche). La distinction entre « espace privé » et « espace public » est ici érigée en valeur absolue sur un mode, au demeurant, purement incantatoire (ainsi, assister à une messe, participer à une procession religieuse, aller au cimetière à la Toussaint, etc.…relève-t-il du premier ou du second ?) et c’est seulement dans le second, maintenu à l’abri du premier et de ses influences multiples, que peut s’appliquer la distinction entre ce qui est légitime et ce qui ne l’est pas. Mais, de la même façon qu’il est possible d’identifier, au cœur de « l’espace privé », une sphère de l’intimité dans laquelle des individus, incarnés et façonnés par l’esprit de leur temps, se rencontrent, en étant protégés du principe de publicité, il est possible d’identifier, au cœur de « l’espace public » une sphère, tout aussi contingente car déterminée par l’état des rapports sociaux à un moment donné, qu’on pourrait désigner, de façon certes très approximative, comme celle de l’idéologie dominante. Or, dès lors que les individus en tant que tels, c’est-à-dire en tant qu’ils ont été façonnés par une représentation du monde, une croyance, des valeurs, une certaine conception du bien et du mal, mais aussi (d’abord ?) par une langue particulière, ne bénéficient pas d’un égal accès à cet « espace public », c’est nécessairement l’idéologie dominante qui … domine. De telle sorte que cet « espace public », loin des utopies communicationnelles, est, en réalité, organisé par l’ensemble des dominations (sociales, culturelles, symboliques, …) à l’œuvre dans une société à un moment donné. Il est, de plus, singulièrement dégradé aujourd'hui et relève davantage d'une logique "berlusconienne" que d'une logique "habermassienne". Pas étonnant, dès lors, que les individus qui ont le malheur d’être, à la fois, d’origine « étrangère », titulaires (et encore …) des postes de travail les plus dévalorisés et porteurs d’une croyance (et plus généralement d’une culture) minoritaire soient constitués en véritable classe de parias dans notre société, … « privés » d’un accès équitable au débat public.

Rédigé par roger monjo

Publié dans #actualités

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Kevin 06/01/2014 06:00

Thanks for share...

zeynobie 04/04/2011 20:05


merci pour cette analyse fort pertinente bien que parfois difficile pour des non initiés. L'Islam des caves ou l'Islam des rues si l'on reprend les mots de la bienpensance constituent des
espaces(privés et publics)de liberté. Finalement, c'est peut-être le rapport à Dieu de cette religion et son caractère émancipateur qui posent problème, à l'instar des protestants à l'époque. Voua
avez raison, engonsés dans leurs certitudes et leur certaine idée de la France, beaucoup se croient encore à l'époque coloniale! Mais les enfants d'aujourd'hui ne ressemblent pas à leurs parents.
Ils ne courbent plus l'échine. Ils sont "privés" d'un accès équitable, certes, mais quant bien même en auraient-ils l'accès, s'en serviraient-ils pour autant?