Le bac n’a plus de valeur … sauf pour ceux qui ne l’ont pas.

Publié le 3 Février 2011

“À quoi bon se battre pour « le niveau du bac », si on ne voit qu’il est devenu une sorte de certificat d’études des temps nouveaux, l’équivalent du bac d’il y a quarante ans ayant été reporté à peu près au niveau de la maîtrise universitaire ? À quoi bon réclamer la sélection, si l’on ne mesure pas que c’est le droit à un âge de la vie jugé ressortir désormais de la condition commune qui est en jeu au travers de l’accès à l’université ? Il faut commencer par le garantir (en le démocratisant) pour rendre acceptables les aménagements qu’exigent la tension vers l’excellence et la compétition sur le marché mondial de la connaissance.“ (Marcel Gauchet, « La redéfinition des âges de la vie », Le Débat, n° 132, 2004, p. 35)

 

Certes, aussitôt après, l’auteur atténue la radicalité des conclusions à tirer de ces fortes affirmations[1]. Il n’en reste pas moins que le constat de « ce que la massification de l’enseignement secondaire et universitaire a d’inéluctable » est posé comme le préalable incontournable de la réflexion.  Aussi, et quelle que soit la « mythologie » qui l’habite, la question se pose : à quoi sert le baccalauréat aujourd’hui ?

 

Considérons, pour commencer, le tableau suivant :

 

 

Fin des années 50/Début des années 60

Milieu des années 70

Début des années 80

Début des années 90

Depuis le milieu des années 90

Taux d’accès au niveau du bac (terminale)

10%

30%

35%

55%

65%

(70% toutes formations)

Taux de réussite au bac

60% environ

1960 : 73%

1966 : 50%

1968 : 81%

65%

64%

73%

80%

Proportion de bacheliers dans une génération

10%

25%

25%

50%

62%

 

Il ressort clairement de ces quelques données statistiques que :

-         l’accès au niveau de formation sanctionné par le baccalauréat a connu une très forte progression du début des années 60 au milieu des années 90. Mais il stagne depuis cette date. L’objectif des « 80% au niveau du bac » formulé au milieu des années 80 n’est toujours pas atteint.

-         même si le taux de réussite au bac s’est amélioré depuis les années 60, cet examen n’a jamais été très sélectif. Il est, par ailleurs, difficile de faire la part, dans cette amélioration, de l’élévation du niveau de formation des candidats d’une part, et de l’affaiblissement du niveau d’exigence des examinateurs d’autre part. Il est cependant probable que le niveau d’exigence « objectif » (la quantité des connaissances et le niveau des compétences attendues des élèves) a augmenté durant les cinq dernières décennies.

-         la proportion de diplômés de l’enseignement secondaire (et donc d’étudiants, au moins potentiels), même si elle a cru sensiblement durant les cinquante dernières années, reste malgré tout modeste aujourd’hui. Surtout lorsqu’on se place dans la perspective d’une économie du savoir en pleine expansion. Ce dernier point mérite d’être davantage documenté et c’est en l’évaluant à l’aune des comparaisons internationales qu’il sera possible de se prononcer sur les performances du système éducatif français. Ainsi, en matière d’espérance de vie scolaire (le nombre d'années qu'un enfant est appelé à passer dans le système scolaire), la France occupe l’un des derniers rangs des pays de l’Union Européenne avec une moyenne de 16,5 ans (20,7 ans pour le Royaume-Uni, 19,6 pour la Belgique, 17,2 pour l’Espagne ou 17 pour la Pologne. Sans parler de l’Australie avec ses 20,7 ans d’espérance de vie scolaire ou de la Finlande avec ses 20 ans)[2].

 

Deux séries de conclusions s’imposent :

-Autrefois, la sélectivité de l’enseignement secondaire s’exerçait davantage dans l’accès au lycée qu’à sa sortie (au moment du baccalauréat). Mais, dès lors que cet accès s’est démocratisé, c’est-à-dire dès lors que 70% d’une classe d’âge parvient au niveau du bac, l’obtention du diplôme ne peut plus avoir la même signification : il n’exprime plus, dans une logique de « discrimination positive », la distinction réservée aux meilleurs de ceux qui avaient fait l’objet d’un pré recrutement, essentiellement social, à l’entrée du lycée. Il permet, dans une logique de « discrimination négative », d’identifier les quelques-uns qui ne sont pas dignes d’aller plus loin. Certes, les choses sont un peu plus complexes : Tous les baccalauréats n’ont pas le même prestige (c’est la « démocratisation ségrégative »). Mais tous donnent également accès à l’Université. Quant aux filières les plus sélectives, elles recrutent leurs étudiants « sur dossier », les résultats obtenus au bac n’ayant de valeur que par l’effet de confirmation qu’ils produisent des choix ainsi opérés. Le diplôme n’a donc bien pour fonction, in fine, que de désigner les quelques-uns qui sont condamnés (provisoirement pour certains, car il est d’autres moyens d’accéder à l’enseignement supérieur) à interrompre leurs études. Les « quelques-uns » nécessairement, car la perspective de faire redoubler, par exemple, 50% d’une cohorte change de nature selon que cette dernière n’est constituée que de 10% d’une classe d’âge ou qu’elle en représente 70%[3]. On imagine sans peine les difficultés insurmontables qu’engendrerait un redoublement aussi massif. Pour le dire autrement : dès lors qu’un niveau de formation est massivement atteint, la certification de ce niveau par le biais d’un examen et d’un diplôme ne peut être que contre-productive. Le baccalauréat devrait donc disparaître, comme a disparu le Certificat d’Études à partir du moment où l’accès à l’enseignement secondaire s’est généralisé. Comme aurait dû disparaître, aussi, le Brevet des Collèges, dès lors que l’accès au lycée s’est massifié. Sauf à penser que ce Brevet pourrait retrouver une nouvelle jeunesse en faisant office d’examen d’entrée, plus ou moins officiel, au lycée.

-Il apparaît donc, et c’est la deuxième série de conclusions qui s’imposent, que l’objectif véritable des contempteurs de la « baisse de niveau » que connaîtrait l’école en France aujourd’hui, qu’attesterait l’inflation[4] des bacheliers, est moins la restauration de ce niveau et de l’excellence d’autrefois que la remise en cause de la « démocratisation » (massification) de l’enseignement secondaire (et supérieur). Au risque, alors, d’accentuer de façon irréversible le décrochage déjà en cours, dont témoignent les comparaisons internationales évoquées plus haut, du système éducatif français par rapport à d’autres systèmes éducatifs de pays comparables, de telle sorte que la France pourrait assez rapidement se retrouver à des niveaux de scolarisation que connaissent aujourd’hui les pays du « tiers-monde » ! Qu’un tel discours soit tenu par des (plus ou moins) vieux et (plus ou moins) inoffensifs nostalgiques d’une école qui n’a, au demeurant, jamais existée, passe encore ! Mais qu’il soit repris par les plus hauts responsables de l’institution scolaire (en vue, sans doute, de certains bénéfices électoraux) conduit alors à une position proprement schizophrénique. Car il faut alors soutenir, d’un côté, que le bac n’est plus ce qu’il était et qu’il est aujourd’hui bradé, ce qui signifie qu’il y a trop de bacheliers, mais, d’un autre côté, qu’il n’y a pas assez d’étudiants en France au regard de la situation d’autres pays de niveau de développement comparable. Ou encore : soutenir le projet de réhabilitation du redoublement au prétexte d’une restauration de l’autorité de l’école (et des maîtres) tout en reconnaissant par ailleurs, dans le caractère déjà massif de cette pratique, une « exception française » coûteuse, inefficace et arbitraire.

Inutile (ou presque) et indispensable (ou presque) à la fois, le baccalauréat ne signifie plus grand-chose aujourd’hui. Sauf pour ceux qui ne parviennent pas à l’obtenir. Heureusement, ils sont de moins en moins nombreux. Mais c’est aussi pourquoi il est de plus en plus injuste. Plus le nombre des victimes de la sanction diminue, plus elle apparaît arbitraire. Ce sentiment d’arbitraire est même renforcé, aujourd’hui, par le constat d’une relative stagnation, depuis plus d’une décennie, de cette diminution. Comme si cette fonction, seulement négative, résiduelle du baccalauréat était entretenue de façon tout à fait artificielle. Alors que sa suppression obligerait à repenser l’ensemble de l’enseignement secondaire de telle sorte que la « démocratisation ségrégative » qu’il met en œuvre aujourd’hui cèderait la place à une véritable démocratisation.

 

 

 

[1] Le propos continue ainsi : « De manière générale, ce n’est qu’en prenant en compte les réalités de cette recomposition de l’entrée dans la vie qu’on pourra répondre efficacement aux difficultés de tous ordres qu’elle soulève et garder les sens sobres face à la mythologie qu’elle secrète. »

[2] Source : Regards sur l'éducation 2006, OCDE. On peut consulter un ensemble synthétique et simplifié de données qui permettent de procéder à ce travail de comparaison à l’adresse suivante : http://www.linternaute.com/actualite/savoir/06/champions-ecole/index.shtml

[3] Ne serait-il pas plus judicieux (et économiquement rentable) de consacrer les moyens, importants, qui sont mis aujourd’hui dans l’organisation de ce grand rituel républicain, à l’aide à apporter à ces « quelques-uns » qui rencontrent le plus de difficultés.

[4] Pourquoi dénoncer comme un cercle vicieux, en parlant d’inflation scolaire, ce qui pourrait, tout aussi bien, apparaître comme un cercle vertueux. Certes, la valeur d’un diplôme diminue au fur et à mesure que ses titulaires se multiplient. Mais cette multiplication signifie d’abord une élévation du niveau de formation de tous. Dusse le diplôme en faire les frais … sauf à en faire une religion.

Rédigé par roger monjo

Publié dans #recherches

Repost 0
Commenter cet article

Alain Luc R 31/03/2014 06:41

en 1961:sélections nombreuses avant le 2e bac et réussites à 60,5 % = 61.000 admis
en 2013:pas de sélection,mais orientations et réussites à 90 %(bac.gén.) = 590.000 admis
(Un % complète un nombre et inversement). Les % devraient être INVERSES:explications?
En 1961:classes surchargées(43 élèves),prof distants et d'un autre âge avec déjà un bel absentéisme?,cours sans animation pédagogique?,programmes démesurés?,manuels austères et indigestes?,notations sévères des correcteurs?
NB.en fin de 1e année de fac,réussite de 30 à 40 % en 1961
en fin de 1e année de fac,réussite de 40 à 50 % en 2012
La qualité des enseignants du supérieur semble meilleure actuellement.Il semble que c'est aussi vrai pour le secondaire?Merci d'examiner ces remarques et ces hypothèses

roger monjo 31/03/2014 10:13

il ne me semble pas nécessaire de faire appel à des explications de ce type, toujours délicates à justifier, pour rendre compte de ce phénomène. Une donnée plus "neutre" (plus "objective"?) suffit : faire redoubler 50% de 10% d'une classe d'âge n'est pas impossible ; mais, faire redoubler 50% de 80% d'une classe d'âge n'est pas envisageable. Autrement dit, dès lors qu'un niveau de formation est massivement atteint, ça n'a plus beaucoup de sens d'organiser un épreuve certificative.

Rochat Alain 28/03/2014 16:47

Comment expliquer les faits suivants:en 1961,il y avait un examen avant la 6e,parfois des ex.de passage d'une classe à l'autre,un 1er bac à réussir,bref plusieurs sélections, et un % final de réussite de 61 % *
En 2013,sans examen éliminatoire avant le bac,sauf les orientations,le % de réussite final se monte à 87 %*A défaut de réponse,merci de me donner des éléments d'explication *

roger monjo 28/03/2014 17:04

Merci de préciser votre question. Je ne comprends pas bien ce qui vous surprend dans ces chiffres. Un précision cependant, dès à présent : le taux de réussite est calculé par rapport au nombre de candidats. Une toute petite minorité d'une classe d'âge accédait à la terminale au début des années 60. C'est la grande majorité qui y accède aujourd'hui.