Le Grand Soir ... sinon rien

Publié le 27 Novembre 2010

Le GRDS (Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire) vient de prendre position (http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article91) sur la pétition relative à la suppression des notes à l'école primaire initiée par l'AFEV (voir mon billet du 17 novembre) en détaillant les raisons pour lesquelles il n'était pas favorable à cette suppression ou, plus précisément, les raisons pour lesquelles une telle mesure, déconnectée d'un ensemble de transformations de plus grande ampleur (réforme d’ensemble des structures de l’institution scolaire, etc), lui apparaissait non seulement partielle, mais aussi ambivalente.

On peut certes s'étonner de voir ainsi un mouvement qui se veut progressiste, favorable à la "démocratisation scolaire", rejoindre, dans cette condamnation, la position adoptée par plusieurs représentants de la droite au pouvoir. Mais, il est vrai que l'argumentation produite par les auteurs du billet du GRDS est un peu plus alambiquée et subtile que celle qui est mise en avant par les partisans d'une école qui doit, dès le plus jeune âge, chercher à distinguer les "meilleurs" et repérer les futures élites.

En réalité, le GRDS se dit même favorable, sur le principe, à une telle suppression de la notation en évoquant sa "conviction qu’il n’est nul besoin de compétition pour apprendre" et en faisant état du "constat, validé par de multiples recherches, que la mise en concurrence des élèves est au cœur de la production des inégalités scolaires". Malheureusement, poursuivent les auteurs du billet, une telle mesure, mise en oeuvre isolément, se retournera contre sa finalité revendiquée, en l'occurrence "permettre l’amélioration des apprentissages et donc favoriser la démocratisation de l’accès aux savoirs". À l'instar de la suppression du redoublement (autre mesure à laquelle le GRDS est, sur le fond, favorable mais dont il dénonce, de la même façon, les "effets pervers" qu'elle engendre lorsqu'elle est mise en oeuvre de manière isolée), la suppression des notes au primaire aura pour effet de masquer et non de résoudre le problème posé par l'échec scolaire des enfants des milieux populaires. Car c'est, au fond, le même "humanisme" (sic) qui est à l'oeuvre à chaque fois, cet "humanisme" qui s'exprime dans "la plus grande aménité à l’égard des élèves en difficulté" dont font preuve ces enseignants qui "évitent tout ce qui pourrait les stigmatiser, remplacent les notes par des lettres, ne publient aucun classement, et rappellent volontiers que l’erreur est humaine". De telle sorte que "les élèves qui n’apprennent pas peuvent ainsi en arriver à oublier qu’ils n’apprennent pas, ou se sentent encouragés à croire que les choses finiront miraculeusement par s’améliorer et que tout ça n’est pas si grave". Cette sollicitude (coupable aux yeux du GRDS) à l'égard des élèves en difficulté va alors, inévitablement, s'étendre au collège (s'y étend déjà) en suscitant de "nouveaux humanismes" (resic), les "humanismes" de ceux qui souhaitent désormais "aménager le collège unique": "celui-ci ne serait plus (ou plus seulement !) l’antichambre du lycée, mais une institution tolérante pour tous les publics qu’elle accueille, y compris pour ceux qui n’aiment ni le français ni les maths, et à qui on offre les savoirs minimum du socle commun". Et même si, à nouveau, le GRDS laisse entendre qu'il est partisan d'une "dé-secondarisation" du collège et de son rattachement à l'école primaire dans le cadre d'une grande "école commune" (d'où la nécessité de la "correction" apportée par la parenthèse dans la citation précédente), cette bienveillance, mise en oeuvre dans le cadre d'une école qui resterait fondamentalement inchangée, ne serait, à ses yeux, qu'une "mesure de plus visant à consoler les perdants". 

Devant cette accumulation de "oui, mais ...", une interrogation commence alors à prendre corps. Car, après tout, un tel ensemble de mesures (rassemblement du primaire et du collège dans une "école commune", suppression des notes et du redoublement tout au long de cette scolarité de base) ne permettrait-il pas, malgré tout, déjà, de donner corps au projet de transformation démocratique de l'école dont le GRDS se dit partisan. Or, il semble pourtant que non et qu'il faudrait aller encore plus loin sur le chemin de la Réforme pour que, enfin, la menace des "effets pervers", qui pèse sur chacune de ces mesures prises isolément, soit conjurée. Mais rien n'est dit de bien précis sur ces transformations encore plus radicales, nécessaires pour véritablement basculer vers une réelle démocratisation. Est simplement évoquée "une réforme d’ensemble des structures de l’institution scolaire, des parcours des élèves, des dispositifs pédagogiques, et de la formation des maîtres", mais sans qu'aucun contenu un peu plus déterminé ne soit mentionné. Il est vrai que le GRDS a publié par ailleurs (http://www.democratisation-scolaire.fr/spip.php?article85) un appel "Pour une grande réforme démocratique de l’école"  initié par "50 chercheurs", appel par le biais duquel on pourrait s'attendre à en savoir un peu plus sur le contenu de cette "grande réforme". Malheureusement, le contenu programmatique de ce billet est tout aussi indigent que celui du précédent dans la mesure où il se résume, en réalité, à un appel lancé à la "gauche", dans la perspective de son (hypothétique!) retour aux affaires en 2012, appel à ouvrir un "grand chantier associant enseignants et chercheurs et visant à déterminer les moyens d’une amélioration massive des apprentissages, de l’école élémentaire à l’enseignement supérieur"(!). Il est simplement précisé, d'une part, qu'il faudra procéder au "réexamen des dispositifs pédagogiques hérités de la modernisation des années 1970/80, qui semblent aujourd’hui avoir épuisé leur force propulsive" (entendre ici : "en finir avec les lubies pédagogiques de l'éducation nouvelle") et, d'autre part, qu'il faudra encourager "la participation motrice à ce réexamen d’enseignants qui, mieux formés et dotés d’une capacité d’expérimentation autonome, pourraient collectivement reprendre la main sur leur métier", proposition dont on ne peut ignorer les relents "corporatistes".

Une référence nous vient alors à l'esprit. Il s'agit, bien sûr, d'Albert O. Hirschman qui, dans son Deux siècles de rhétorique réactionnaire (Fayard, 1995), analyse brillamment l'usage abondant et récurrent, aux 19ème et 20ème siècles, de la théorie des "effets pervers" par la pensée réactionnaire lorsqu'elle s'efforce d'argumenter son opposition à toute avancée démocratique ou sociale (la proclamation des libertés individuelles lors de la Révolution Française, l'émergence de la démocratie avec le passage d'un suffrage censitaire au Suffrage Universel, les progrès sociaux inscrits dans les dispositifs de l'État Providence). D'une certaine façon et non sans paradoxe (mais, peut-être, est-on là en présence de l'un de ces effets délétères produits sur la gauche française par cette "révolution conservatrice" finemment analysée par Didier Eribon dans l'ouvrage qu'il a publié, sous ce titre, en 2007 aux éditions Léo Scheer), on retrouve à l'oeuvre cette même rhétorique de l'effet pervers dans l'argumentation, fondée sur une préoccupation "démocratique", du GRDS. Même si, pour faire bonne mesure, il ne manque pas de mobiliser aussi certains tropes de cette "rhétorique progressiste" que Hirschman présente, dans le même ouvrage, comme l'image inversée et contre-dépendante de la première et qui se traduit par un mouvement "d'escalade" dans l'argumentation, conduisant à considérer que, dans certains cas, "la situation exclut toute possibilité de correction, de réforme ou de redressement" (Hirschman, op. cit., p. 259) : le Grand Soir, ... sinon rien!

 

 

Rédigé par roger monjo

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