Le néo-libéralisme est-il vraiment libéral?

Publié le 7 Avril 2011

La circulaire publiée récemment par le Ministère de l'Intérieur qui précise les conditions d'application de la loi interdisant le port du voile intégral peut être considérée comme un petit chef d'oeuvre de littérature bureaucratique. Ce texte n'est bien sûr pas  une "exception"  et il participe du prurit  législatif et réglementaire qui a saisi, depuis quelques temps maintenant, la majorité politique actuelle en matière de laïcité. Pourtant un semblable interventionnisme étatique et administratif, s'il devait s'exercer, par exemple, dans le domaine du droit du travail ou dans celui du droit commercial, ne manquerait pas de susciter la plus grande indignation des mêmes qui s'élèveraient alors, au nom du "libéralisme" dont ils se réclament, c'est-à-dire au nom de la défense des libertés individuelles (la liberté d'entreprendre, de s'approprier, d'échanger, etc.), contre l'emprise excessive de la puissance publique. Preuve supplémentaire, s'il en était besoin, qu'il y a "libéralisme" et "libéralisme" et que celui dont se réclament les "néo-libéraux" d'aujourd'hui n'a pas grand chose à voir avec celui des origines.

Certes, ces initiatives sont, à l'évidence, animées d'intentions électoralistes. Trop, même, diront certains qui s'interrogeront alors sur leurs chances de succès : la ficelle est trop grosse et, même s'il n'est pas contradictoire de chercher à séduire un électorat dont on est par ailleurs convaincu qu'il est constitué par d'authentiques "crétins" de telle sorte qu'avec lui, tous les moyens, même les plus grossiers, sont bons, la manoeuvre risque de donner lieu à un effet "boomerang" ("ils vont préférer l'original à la copie", ...). En réalité, dans ces stratégies électoralistes, on fait moins l'hypothèse d'une véritable adhésion de cet électorat aux thèses racistes de l'extrême droite que l'hypothèse selon laquelle cette "adhésion" est le signe manifeste du profond désarroi dans lequel il se trouve. On parie moins sur la bêtise que sur le malheur des gens. Me revient ici en mémoire une formule récemment employée par E. Todd lors d'un entretien radiophonique au sujet des résultats des dernières élections cantonales et du score réalisé à cette occasion par le Front National : "le peuple français n'est pas raciste, il est malheureux!". Même si le reste de l'argumentation était un peu embrouillé et peu convaincant, le démographe a, par cet heureux raccourci, ouvert une perspective très éclairante sur la situation présente.

L'enjeu se situe donc au-delà d'un simple concours de circonstances électorales. S'en tenir à cette lecture purement conjoncturelle permettrait, au demeurant, de dédouaner la majorité politique actuelle en considérant qu'il s'agit là d'une simple manoeuvre tactique ("siphonner les voix du FN") qui ne reflète, en réalité, aucun rapprochement véritable. Au fond, c'est (presque) de bonne guerre. Après tout, la gauche elle-même n'a-t-elle pas autrefois "jouer", elle aussi, avec ce même électorat, lorsqu'il s'agissait d'affaiblir la droite traditionnelle pour l'empêcher de franchir certains seuils? Un juste retour des choses en somme. Sauf que, aujourd'hui, on voit bien que la droite, même la plus droitière, est partagée entre deux options sensiblement différentes : opérer une "droitisation" de son discours (une droitisation de façade) pour récupérer un électorat perdu en chemin mais sans que cela autorise quelque coupable alliance que ce soit, ou bien opérer un véritable rapprochement avec une extrême droite qui, elle-même, fait des efforts pour se rendre plus fréquentable. Dans le premier cas, nos "néo-libéraux" pourraient s'en sortir avec l'aveu (même implicite) du "pieux mensonge" et quelques actes de contrition en se défendant d'avoir réellement renoncer à leurs convictions les plus profondes, qui restent libérales. Mais, dans la seconde hypothèse, qui n'est pas la moins crédible au vu de ce qui s'est déjà produit ailleurs, en Europe, il apparaîtrait alors que ce mélange d' ultra-libéralisme économique (qu'il soit national ou supra-national n'est pas, ici, déterminant) et d'autoritarisme politique n'est pas la marque de fabrique de la seule extrême droite mais qu'il constitue bien l'essence du néo-libéralisme.

Car, au fond, quelle est la cause véritable des dérèglements actuels de notre société et du désarroi qu'ils nourrissent, chez les plus fragiles en particulier. S'agit-il vraiment de l'excentricité vestimentaire (toute relative et bien marginale au demeurant) de certains de nos compatriotes? Ne s'agit-il pas plutôt des multiples dégâts sociaux engendrés par le déploiement sans freins de la "loi" du marché? La véritable fonction du néo-libéralisme n'est-elle pas, en réalité, de diffuser, par des stratégies variables et adaptées aux circonstances politiques du moment, un climat de méfiance et de peur (voire de guerre et de terreur) permanent qui permettra d'entretenir le désir d'un pouvoir politique autoritaire et protecteur. Un climat et un désir qui soient en accord avec une économie marchande qui n'a plus grand chose à voir, aujourd'hui, avec le "doux commerce" (et ses vertus civilisatrices) des premiers théoriciens du libéralisme? Un retour à Hobbes plutôt qu'à Locke ou à Smith.

Rédigé par roger monjo

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