Sur l'obligation scolaire (suite)

Publié le 9 Octobre 2011

Il est vrai que, à la différence de la laïcité et de l'égalité des chances, l'obligation scolaire - la dernière composante du trépied normatif sur lequel repose notre école républicaine - n'est pas aujourd'hui l'objet d'un "conflit d'interprétations" particulièrement intense. Alors que la première (la laïcité) est l'objet d'une querelle récurrente au sujet du sens premier à lui donner (laïcisme versus tolérance) et que la seconde (l'égalité des chances) est revendiquée à la fois par un discours néo-libéral (celui de la "droite décomplexée") qui en assume sans frémir le pré-requis d'une représentation de la vie sociale (et scolaire) comme un espace purement compétitif et par un discours "républicain" qui cherche, en même temps, à contenir les effets dévastateurs de cette représentation et à préserver, malgré tout, l'exigence égalitaire dont cet idéal est porteur, contre un discours conservateur et "élitiste" (celui de la droite classique) qui dénonce dans ce programme de l'égalité des chances le Cheval de Troie de l'égalitarisme et de la médiocrité généralisée, la dernière (l'obligation scolaire) est encore relativement épargnée par ce mouvement de déstabilisation. Même si des options alternatives sont aujourd'hui avancées, mais qui ne la remettent pas fondamentalement en question : les uns se proposant de la prolonger jusqu'à 18 ans, les autres envisageant, par contre, plus ou moins explicitement, de la ramener à 15 (voire 14) ans.

C'est pourtant, me semble-t-il, le principe même de cette obligation qui devrait, à terme, entrer à son tour dans cette spirale de la problématisation et rejoindre ainsi, dans leur commune fragilisation, les deux autres ingrédients normatifs de la tradition républicaine en matière scolaire. En effet, le principe de l'obligation scolaire a reposé, lors de sa promulgation, sur une sorte de pacte ou de promesse - et c'est ce qui a fait sa capacité à susciter une adhésion massive, en particulier de la part des classes populaires qui en étaient le principal destinataire : la promesse d'une insertion sociale et politique réussie en échange de cette soumission initiale à l'ordre scolaire, à une institution qui se fixait comme objectif de former, dans le temps de cette période obligatoire, le "citoyen". L'insertion professionnelle se faisait, quant à elle, largement par d'autres voies. Longtemps (jusque dans les années soixante) cette promesse a été , bon an mal an, tenue et le respect de cette "obligation scolaire" s'est toujours traduit par une intégration relativement satisfaisante à la communauté politique. Et, de fait, le terme fixé à cette obligation (13 ans à l'origine, 14 ans dans les années 30, 16 ans à la fin des années cinquante) a coïncidé, tout au long de ces décennies, avec des sorties suffisamment massives du système scolaire, de telle sorte qu'obligation "légale" et obligation "réelle" (ce qu'on appelle aujourd'hui, dans les enquêtes internationales, "l'espérance de vie scolaire moyenne") se recouvraient.

C'est précisément ce recouvrement qui s'est défait, ensuite, et l'écart n'a cessé grandir entre l'âge qui marquait légalement le terme de l'obligation scolaire (16 ans, encore aujourd'hui) et l'âge réel, au sens de l'âge auquel il faut, en réalité, quitter l'école pour espérer une intégration sociale satisfaisante. D'autant que la "promesse" de cette intégration réussie s'est, entre-temps, enrichie : au-delà de l'intégration politique, c'est l'insertion professionnelle qui est visée. Or, il apparaît aujourd'hui qu'un élève qui se "contente" de satisfaire strictement à l'obligation "légale", c'est-à-dire qui quitte l'école à 16ans,  est le plus souvent un élève en échec qui connaîtra des difficultés d'insertion professionnelles et, plus généralement, sociales et qui risque donc de se sentir exclu de la communauté politique. La loi d'orientation pour l'école de 2005 a clairement pris cet aspect en compte lorsqu'elle a fixé comme nouvel objectif pour l'école de conduire 50% d'une classe âge à bac+3! Pour autant, on imagine mal une scolarité obligatoire prolongée jusqu'à 21-22 ans...

C'est pourquoi cette question de l'obligation scolaire devrait, dans un avenir plus ou moins proche, intégrer le champ du "conflit d'interprétations" déjà occupé par les deux autres.

 

PS : je parle d'obligation scolaire et non d'obligation d'instruire car, s'il est vrai que seule la seconde est explicitement mentionnée dans la loi, elle l'est de telle façon - c'est-à-dire en présentant les modes non scolaires d'instruction comme des "alternatives", exceptionnelles, au mode scolaire - qu'il n'est pas interdit de penser que c'est bien l'école qui est rendue "obligatoire". Mais une obligation qui souffre quelques exceptions.

Rédigé par roger monjo

Publié dans #recherches

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